dimanche 19 avril 2015

Maltraitances conjugales : emprise et manipulation au sein du couple

« L’emprise est un système de domination psychologique mis en place par une personne sur une autre personne ; le but de « l’agresseur » étant de conditionner la personne à répondre à ses attentes sans aucune considération pour le bien-être ou l’intérêt de sa victime. Cette dernière est au « service psychique » de la personne qui exerce une emprise à son encontre. »


Mise en garde : Il y a plusieurs degrés et combinaisons possibles dans la manipulation affective au sein du couple
L’objectif de cet article n’est pas de débusquer un Pervers Narcissique Manipulateur derrière chaque personne mais de considérer à quel point certaines relations peuvent être particulièrement nocives et toxiques.
« Comment fait-elle pour supporter tout ça ? »

« Moi si j’étais à sa place, ça fait belle lurette que je serais partie… »

Devant des situations que l’on juge intolérables, on a peine à comprendre que des femmes qui ont pourtant les moyens de s’assumer (quand c’est le cas), ne prennent pas la poudre d’escampette. Mieux que cela, certaines partent et finissent par revenir : « C’est qu’elles doivent y trouver leur compte… »

Gardons-nous de ce jugement hâtif ! En effet, si l’on est capable de s’indigner devant de tels agissements c’est précisément car on est en capacité de porter un jugement sur la situation. La différence entre elle et nous, c’est qu’elle se trouve sous emprise, c.à.d. totalement soumise à des ordres arbitraires et absurdes de la part de son conjoint. Elle n’est plus maître de ses pensées et donc totalement incapable du moindre discernement quant à la maltraitance qu’elle subit. Car c’est bien de maltraitance qu’il s’agit. L’emprise et la manipulation mentale sont en effet des formes de violence conjugale. Et c’est cette emprise qui l’empêche de se révolter contre l’abus qu’elle subit. Donc si vous étiez à sa place, il y a fort à parier que vous agiriez de même…

Ce qui distingue la violence impulsive (où l’autre a du mal à contrôler ses émotions et sa colère) de la violence dont il est question lorsqu’on parle d’emprise et de manipulation, c’est qu’il s’agit dans ce deuxième cas, d’une violence instrumentale. L’agressivité s’exerce froidement dans le seul but de blesser. On n’a pas à faire à une violence cyclique mais permanente. Ce qui caractérise l’emprise ou la manipulation mentale, c’est que c’est une forme de violence psychologique insidieuse, subtile et permanente. L’hostilité est constante, au point que la personne qui en est victime n’est plus en mesure de reconnaitre que ce qu’elle vit est tout simplement intolérable.

Hommes comme Femmes peuvent être auteurs de comportements manipulatoires, même si la violence des hommes n’est pas considérée de la même manière que celle des femmes dans notre société. Selon Pierre Bourdieu, Sociologue,  on attribue aux femmes des comportements tels que la douceur, la passivité, l’abnégation, le dévouement, alors qu’on a tendance à valoriser chez l’homme le côté valeureux, combatif, guerrier.

Pour M-France Hirigoyen, Psychiatre, « la socialisation fondée sur l’apprentissage des rôles sexués octroie aux hommes, une position de pouvoir et d’autorité. On attend d’eux qu’ils occupent un rôle dominant ». Ces stéréotypes ont été entérinés par le Code Napoléon (1804) en privant les femmes de droits et en faisant d’elles la propriété de leur mari. L’article 213 de l’ancien Code Civil stipule que « le mari doit protection à son épouse qui en contrepartie lui doit obéissance ». En affirmant l’incapacité juridique totale des femmes (mises sur le même plan que les mineurs, les criminels et les débiles mentaux) – Article 1124 – le Code Napoléon instaure la domination masculine sur le plan du droit.

 Même si Hommes et Femmes n’occupent bien entendu plus la même place au sein de la société aujourd’hui, n’oublions pas que nous sommes des produits de l’Histoire. Et il n’est pas si facile que cela de se départir de comportements stéréotypés qui ont pris naissance plusieurs siècles auparavant.

Ce contexte historique explique certainement en partie le fait que les femmes font bien plus souvent l’objet d’emprises de la part des hommes que le contraire. Ces qualités d’abnégation, de passivité, de dévouement qu’on leur confère brouillent les pistes ; au point qu’il ne leur est pas toujours facile de délimiter clairement la frontière entre ce qu’elles pourraient apparenter elles-mêmes à du dévouement de leur part et la manipulation dont elles peuvent faire l’objet. Entre sentiment d’égoïsme coupable et respect de soi, la frontière devient floue. Et c’est dans cette brèche que le manipulateur va s’infiltrer.

Il va jeter son dévolu sur une personne à faible estime de soi et qui a à cœur de vouloir plaire aux autres. Il s’agit bien souvent d’une personne dévouée, qui a tendance à faire passer les besoins d’autrui avant les siens propres et qui a bien du mal à dire « non » de peur d’être mal jugée. Les prédateurs savent généralement reconnaitre le côté « réparateur » et « protecteur » de ce type de femme. Ils repèrent intuitivement leurs fragilités et n’hésitent pas à utiliser leurs qualités en se faisant plaindre (ils ont eu une vie difficile : travail, amours, etc) pour solliciter l’attention et la compassion de leur proie et instaurer leur emprise.

La mise en place de l’emprise psychologique se déroule généralement en trois temps :
  • La séduction : Pendant cette première phase, le prédateur se confectionne un masque de perfection, calqué sur les attentes de la personne sur qui il a jeté son dévolu, par mimétisme. Sa personnalité sociale extérieure est irréprochable. Face à sa proie, il fait usage de flatterie, d’attention, de générosité. C’est un très bon communicateur. Il fait preuve d’un fort charisme et a une grande capacité empathique. La victime est persuadée d’avoir trouvé la perle rare : un homme séduisant et brillant. La fascination commence à s’exercer.    


« Les pires tyrans sont ceux qui savent se faire aimer » Spinoza
  • Une fois la confiance gagnée et le lien de dépendance affective instauré, au moyen de micro-violences et de procédures d’intimidation la plupart du temps indétectables, l’emprise se met en place. Le prédateur use d’une communication paradoxale : il exprime une chose et son contraire en fonction des situations, ses paroles ne vont pas dans le sens de ses actes, il utilise le mensonge, reporte ses responsabilités sur l’autre en le culpabilisant, manie le sarcasme, la dérision, le mépris. Ce travail de sape, insidieux et sous-terrain est réservé au huis clos familial, à l’abri de tout témoin, tandis qu’à l’extérieur, l’agresseur continue de briller par son humeur toujours joviale même en compagnie de sa bien-aimée ! C’est un très bon comédien, toujours en représentation.

  • L’agresseur alterne en permanence entre rares manifestations d’affection et petites phrases assassines, de manière à déstabiliser sa compagne et l’affaiblir en la maintenant dans un état d’incertitude et de soumission. Cet ensemble de manœuvres vise à la fragiliser et la déboussoler en semant le doute, la confusion, ébranlant ses références intérieures. Cette série de micro-violences : attaques verbales, manœuvres de contrôles, jalousie maladive, disqualifications diminuent sa résistance et l’empêchent de réagir. Elle perd alors peu à peu tout regard critique. Pour ne plus subir les tumultes intérieurs, elle se déconnecte d’une partie d’elle-même. Du fait de la disqualification permanente qu’elle subit, elle finit par intégrer l’image négative et dévalorisante que son partenaire lui renvoie d’elle-même. Elle finit par douter de sa perception de la réalité et même de son ressenti. Sa propre individualité, ses propres sensations disparaissent. Son cerveau n’est plus relié à ses sens, ses émotions mais est directement relié à celui de son agresseur. Le psychanalyste P-C Racamier parle de « décervelage ». Cette manœuvre d’effraction consiste à pénétrer dans le territoire psychique de l’autre pour coloniser peu à peu son esprit. Privée de son libre-arbitre la victime perd toute confiance en elle.  Ce n’est plus elle qui est aux commandes. Complètement vampirisée, elle pense et agit à travers son agresseur.


Comme dans tous les cas de violence conjugale, la culpabilité est inversée. Dépourvue de tout sens critique, la victime est persuadée qu’elle est coupable des agissements de son compagnon. C’est elle qui l’a provoqué. C’est parce qu’elle ne le comprend pas, qu’elle ne sait pas s’y prendre avec lui. C’est elle qui est rendue responsable des difficultés du couple. En fait, tant que les fautes ne sont pas  nommées, reconnues,  elles sont portées par les victimes. La culpabilité masque l’agressivité qu’elle ne parviennent pas à ressentir.

Comment sortir de cette emprise ?

Pour sortir de cette emprise, la première étape est la prise de conscience. Or, on l’a vu, ce qui rend difficile cette prise de conscience, c’est le fait que ces micro-violences sont quasi-indétectables, tant par l’extérieur que par la femme qui les subit. Par ailleurs, dans le doute et la confusion permanente, elle n’est pas certaine que son jugement soit légitime. C’est pourquoi, aucun changement ne peut se faire spontanément de l’intérieur. Une fois que le doute commence à s’insinuer sur le comportement et les agissements de son conjoint manipulateur, il est important que la victime puisse trouver à l’extérieur une oreille attentive à qui elle osera parler : briser le silence sur ce qu’elle subit. Pour rompre l’isolement, il ne faut pas hésiter à rendre l’extérieur témoin de l’incohérence de son conjoint toxique. Ce qui empêche encore trop souvent les femmes de parler, c’est la honte : honte qu’elles peuvent ressentir à s’être laissée abuser de la sorte. Une écoute attentive et soutenante  l’amènera peu à peu à changer sa grille de lecture de manière à ce qui lui paraissait jusque-là normal ou banal devienne inadmissible. Il est important que quelqu’un puisse l’aider à formuler clairement et soutenir que le comportement de son agresseur n’est pas tolérable. Nommer la violence est une étape essentielle. Nombreuses personnes n’avaient pas imaginé jusque-là que ce qu’elles subissaient était de la violence. C’est pour cela qu’elles ont besoin qu’on les aide à nommer ce qui est non tolérable, et qu’on leur apprenne à repérer les abus et la maltraitance sous ses formes les plus subtiles.

La deuxième étape consiste à déculpabiliser la victime. Non, ce n’est pas elle qui a provoqué la violence de son compagnon mais bien sa souffrance à lui. C’est à son agresseur de porter la responsabilité de ses actes. Et si elle n’a pas eu la capacité à réagir plus tôt ou de manière plus adaptée, c’est précisément parce qu’elle était sous emprise et donc coupée de toute faculté de jugement.

Aujourd’hui, il faut qu’elle puisse recontacter ses propres émotions. La colère, le désir de vengeance, la honte, la culpabilité, etc. sont normales et légitimes. Il est essentiel qu’elle puisse retrouver la confiance dans sa propre perception de la situation, qu’elle puisse se fier à son propre jugement. Il va lui falloir réapprendre à penser par elle-même : on lui a menti, on l’a dévalorisée, on l’a  humiliée, on l’a blessée, non elle ne l’a pas imaginé. Et rien ne peut justifier ce genre de comportement. Aucune excuse ou argumentaire n’est acceptable.

Il va falloir dorénavant apprendre à poser des limites pour être maitre de ses choix : identifier et nommer clairement ce que l’on veut et ce que l’on ne veut plus. Etre ferme et ne pas céder. La priorité est de prendre soin de soi.
La fin de l’emprise est souvent assortie d’une séparation lorsqu’on reconnait son impuissance à changer l’autre. Il n’est pas si facile pour autant de quitter un conjoint manipulateur. On peut être partagée entre l’envie de partir et la peur de ne pas pouvoir l’assumer. Si l’on fait le choix de rester, il est essentiel d’en énoncer clairement les conditions.

Se dégager complètement de l’emprise d’un conjoint manipulateur est un processus lent. C’est la raison pour laquelle les femmes donnent parfois l’impression de ne pas savoir ce qu’elles veulent. Ces allers-retours du domicile, souvent incompréhensibles par l’entourage ne sont pas des échecs mais font partie du processus. C’est ainsi que se met en place la détermination pour envisager de quitter complètement un conjoint violent. Les femmes victimes de violences sont très sensibles à l’attitude jugeante de leur entourage et les attitudes négatives que leur comportement hésitant suscite renforcent leur difficulté à agir.



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Patricia Cattaneo
Conseillère Conjugale et Familiale à Grenoble
cattaneo.patricia@gmail.com
06 14 76 05 48